Alexandre de Streel

Discours de remise des insignes de Docteur Honoris Causa à M. Koen Lenaerts prononcé par le professeur Alexandre de Streel

Mesdames, Messieurs,

Cher Professeur,

ou devrais-je dire Cher Président,

ou peut-être Cher Koen,

 

Vous êtes une personnalité tellement riche, tellement multiple que vous en devenez « inqualifiable » … c’est gênant pour nous juristes qui appréhendons le monde par la qualification. Comme l’Union européenne, Monsieur Lenaerts vous êtes sui generis.

 

1. D’abord, cher Professeur, vous êtes un chercheur remarquable et remarqué. Après de brillantes études ici à Namur, à Leuven et puis à Harvard, vous avez défendu une thèse de doctorat intitulée « le juge et la Constitution aux Etats-Unis d’Amérique et dans l’ordre juridique européen».

Vous y comparez la manière dont le juge suprême délimite l’exercice du pouvoir au sein de trois systèmes que vous qualifiez de « pluraux » : la fédération américaine, ce qui était alors la Communauté Economique Européenne et le Conseil de l’Europe. Vous montrez comment chaque Cour suprême tente de garantir la cohésion et l’équilibre du système dont elle a la charge tout en sauvegardant les droits et libertés des justiciables.

Comme le juge Pescatore l’explique dans sa préface élogieuse à votre thèse, vous avez démontrez que ce sont des problèmes concrets de citoyens - des problèmes humains, économiques et sociaux - qui ont donné aux juges suprêmes, tant américains qu’européens, (je cite) « l’occasion de se définir eux-mêmes comme artisans de justice, tout en façonnant l’ordre constitutionnel qui forme le cadre de leurs actions » (fin de citation). Le préfacier a également admiré l’éventail linguistique étendu de vos sources, on voit déjà pointer là vos talents linguistiques soutenus par votre passion pour le multiculturalisme.

Vous avez ensuite été professeur de droit européen dans plusieurs universités prestigieuses dont celles de Leuven, Strasbourg, Harvard ainsi qu’au Collège d’Europe à Bruges.

Vous avez publié des manuels de références sur les droits institutionnel, matériel et procédural de l’Union européenne. Vos ouvrages sont si clairs, si précis et si complets, encyclopédiques dirais-je, qu’on en viendrait presque à ne plus lire les arrêts de la Cour.

Vous avez aussi publié plusieurs centaines d’articles scientifiques, dans de nombreuses langues, sur presque tous les sujets du droit de l’Union : du droit de la famille au droit de l’Union économique et monétaire en passant par le droit social.

Ainsi, vos domaines de recherche sont multiples mais votre pêché mignon (ou devrais-je dire votre cassis de Dijon) reste le droit constitutionnel comparé car celui-ci pose les questions essentielles, et qui vous préoccupent, de l’organisation de l’Etat dans un cadre démocratique, du respect de l’Etat de droit et de la promotion des droits fondamentaux.

 

2. Ensuite, cher Président, vous êtes un juge respectable et respecté. De multiples vies mais de la suite dans les idées … puisque vous êtes devenu l’un de ces juges suprêmes que vous aviez étudié quelques années plus tôt dans votre thèse de doctorat.

Vous avez siégé au Tribunal de l’Union européenne dès sa création en 1989 et avez pu ainsi contribuer à assurer la qualité de ses travaux et la crédibilité de son action. En 2003, vous siégez à la Cour de Justice qui est, vous le rappelez souvent, à la fois la Cour suprême et la Cour constitutionnelle de l’Union, en 2012 vous en devenez le Vice-Président et en 2015, vous êtes désigné Président.

Cette désignation par vos pairs est sans conteste le témoignage de vos grandes qualités juridiques et humaines. Qualités qui, d’ailleurs, sont étroitement liées. Je me souviens qu’un jour quand je vous interrogeais sur les caractéristiques d’un bon juriste, vous m’aviez répondu immédiatement: le bon sens.

Cette désignation vous permet également de façonner les arrêts de la Cour à l’aune des valeurs des traités qui sont également les vôtres. Le secret du délibéré et l’absence d’opinion majoritaire et dissidente nous empêche de mesurer pleinement cette contribution.

Mais tout - vos publications, vos interventions, votre personnalité – nous indique que les grands arrêts récents de la Cour, qui ont un impact direct sur les citoyens européens, sur nous tous – je pense notamment aux arrêts sur le port de signes religieux sur le lieu de travail, sur la non-discrimination sur la base de l’origine ethnique ou sur la protection de la vie privée sur Internet -  sont marqués par votre souci de défendre les valeurs fondamentales de l’Union.

Vous êtes devenu ce que Pescatore avait aimé dans votre thèse, cet artisan multilingue qui rend la justice pour les citoyens tout en façonnant son ordre constitutionnel.

 

3. Enfin, cher Koen, vous êtes une personnalité empreinte d’une grande humanité, simple, modeste, de commerce extrêmement agréable. Notre Doyen me le rappelait, dès que l’on fait votre connaissance, vous demandez que l’on vous appelle par votre prénom, « avec vous c’est Koen ! ».

Et vous êtes une personnalité engagée, un vrai militant européen passionné et passionnant. Vous êtes toujours prêt, malgré votre emploi du temps chargé, à débattre avec des citoyens, avec des étudiants en Europe et hors de l’Europe de la construction européenne, de son histoire, de sa raison d’être et surtout de son ciment qu’est le droit européen.

Et chaque fois, vous démontrez de manière convaincante que cette Europe et son droit visent à protéger la démocratie, les droits fondamentaux, la diversité et à encourager le respect mutuel, l’égalité et la solidarité.

 

4. Vous avez donc de multiples vies, mais suivez un seul cap : rendre l’Europe à ses citoyens comme un autre Président nous y appelait récemment. Cependant, vous n’avez pas attendu l’élection d’Emmanuel Macron pour vous atteler à cette tache exigeante, titanesque, mais tellement importante car le projet européen, comme aimait à le rappeler Jean Monnet, ne vise pas à coaliser des Etats mais à unir des peuples.

Cette tâche est d’autant plus importante à l’heure actuelle où se réveillent les penchants les plus sombres de notre continent : le nationalisme, le repli sur soi, l’égoïsme qui, l’histoire nous l’a appris si souvent et si chèrement, mènent inéluctablement à la violence et à la guerre.

Chacune de vos vies vise donc à rendre l’Europe à ses citoyens parce que vous chérissez les valeurs de l’Europe. Durant toute votre carrière, vous avez défendu et promu sans relâche l’ouverture confiante au monde et l’attention à l’autre, qui sont aussi les valeurs de notre Université.

 

Et c’est pourquoi, cher Professeur, cher Président, cher Koen, nous sommes fiers et honorés, alors que le traité de Rome vient de fêter ses 60 ans et que notre Faculté de droit – juste un peu plus jeune - célèbre ses 50 ans, de vous avoir parmi nous aujourd’hui pour vous remettre le grade et les insignes de docteur honoris causa de notre Université.